Chapitre septième— Les moyens

1 –De la Foudre au Clemenceau

La France est l’un des pionniers en matière de porte-avions. Si les premiers décollages et appontages furent réalisés aux États-unis par le commander Ely en 1911, la France suivit presque im­médiatement, avec des essais à bord du croiseur Foudre à partir de 1912. Mais si les projets ont été nombreux et souvent originaux, les réalisations n’ont pas suivi avec autant de bonheur et ce n’est qu’après cinquante années de tâtonnements et d’expérimentations que la marine française s’est enfin trouvée dotée d’une force ho­mogène et moderne de porte-avions.

Le temps des tâtonnements

Dès la fin de la grande guerre, qui avait vu les premiers embarquements d’avions sur un croiseur transformé, des études furent entreprises en vue de la construction de navires porte-avions. Le programme naval du 1er janvier 1920 prévoyait deux bâtiments d’aviation d’escadre et la transformation de deux cui­rassés de la classe Normandie (restés inachevés à cause de la guerre) en porte-avions. Les réalités budgétaires eurent raison de cet ambitieux projet et un seul cuirassé fut ainsi transformé, le Béarn, entré en service en 1927, qui allait être jusqu’en 1939 le seul porte-avions de la marine française et servir de bâtiment d’expérimentation. Ce n’était pas une réussite : trop lent, n’embarquant qu’une vingtaine d’appareils au lieu des 40 prévus, doté de monte-charges inadaptés, il subit plusieurs refontes avant d’être désarmé à la veille de la guerre. Contrairement à ce que l’on a souvent affirmé, l’état-major général ne se désintéressait pas du porte-avions. Plusieurs amiraux (Esteva, de Laborde) en étaient au contraire de fervents partisans, et les expériences des pion­niers, notamment du commandant Paul Teste, étaient suivies avec attention. Mais après les errements de la Jeune école du début du siècle, les innovations hasardeuses n’étaient plus en vogue. Dans les années 20, le porte-avions était encore dans l’enfance et l’on ne savait pas trop dans quelle voie il fallait s’engager. La Marine construisit ainsi un transport d’hydravions, le Commandant Teste, d’une grande ingéniosité, mais qui se révéla en fait inutilisable. Dans les années 30, les concepts se précisaient, mais priorité était alors donnée à la reconstitution du corps de bataille (dans toutes les marines, l’école du canon restait prédominante) et les services n’étaient pas d’accord sur les caractéristiques à adopter : certains partisans du canon proposaient ainsi de doter le porte-avions de deux tourelles triples de 203 mm, c’est-à-dire de l’armement d’un croiseur lourd, ce qui aurait permis de contourner les limitations de cette catégorie de bâtiments que les Britanniques cherchaient à imposer. Dans sa séance des 3-4 octobre 1930, le Conseil Supé­rieur de la Marine recommandait l’inscription de deux porte-avions de 15 à 18 000 tonnes lourdement pourvus en artillerie. De projet en contre-projet, la discussion s’enlisa et cinq ans après on en était toujours au même point. Dans sa séance des 2 et 3 janvier 1936, le Conseil se révéla incapable de choisir entre les six projets qui lui étaient proposés et renvoya le tout à la Section technique des constructions navales pour études supplémentaires. La Sec­tion lui soumit deux projets de porte-avions protégés de 23 000 tonnes, avec ou sans plans inclinés aux extrémités du pont d’envol, qui furent examinés par le Conseil dans sa séance des 28 et 29 avril 1936. Il se prononça pour la deuxième solution et prescrivit de poursuivre les études. Mais l’Allemagne mit alors sur cale deux porte-avions de 19 500 tonnes. Du coup, l’on reposa la question : y avait-il lieu de construire un 23 000 tonnes ou deux 15 000 ton­nes ? Dans sa séance du 4 décembre 1936, le Conseil se prononça pour deux porte-avions, sans plus de précision [1]. La décision est alors prise définitivement, mais avec les délais de vote par le Par­lement, de passation des marchés..., ce n’est qu’en 1938 que deux unités de 18 000 tonnes, le Joffre et le Painlevé, sont commandées. Le premier est effectivement mis sur cale à Brest, mais il n’en sera qu’à 23% d’achèvement lors de l’effondrement de la France. Sa démolition, plusieurs fois entreprise par les Allemands, sera plu­sieurs fois interrompue sur intervention de l’amiral Darlan, qui essaie désespérément de le sauver : commencée en mars 1941, elle est arrêtée en juillet, reprise en novembre, de nouveau arrêtée en février 1942, puis définitivement reprise en juin suivant. Le Painlevé, quant à lui, n’aura pas dépassé le stade des approvisionne­ments en matériaux.

Du fait de ces retards, et du désarmement du Béarn, la France entre en guerre sans porte-avions opérationnel. Les bom­bardiers en piqué du Béarn, uniques en leur genre (l’Armée de l’Air n’en possède pas) se distinguent dans des attaques contre les ponts de la Somme durant la campagne de France, au prix de lourdes pertes. Mais le Béarn lui même va rester immobilisé aux Antilles pendant toute la guerre. Quant au Commandant Teste, il survivra à Mers El-Kébir et au sabordage de Toulon..

[1] Note manuscrite de l’amiral Michelier, Service historique de la Marine, série 1 BB2, carton 220.

à suivre...

 

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