Le temps des expédients

A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le Béarn, après avoir été immobilisé de 1940 à 1945 aux Antilles, va servir comme transport d’avions en Indochine avant de regagner définitivement la métropole, pour servir d’entrepôt flottant et être finalement condamné en 1966. Cette extraordinaire longévité (surtout pour un navire aussi peu réussi) résulte de l’utilité de disposer d’un na­vire supplémentaire pour embarquer (fictivement) des personnels qui percevaient ainsi les primes afférentes. Le règlement imposant aux navires en service d’avoir au moins une machine en état de marche, le Béarn a fini sa carrière avec une seule machine qui ne lui permettait que la seule marche arrière. Détail sans importance puisque le bateau ne naviguait plus depuis son retour d’Indochine !

En 1945, la Marine cherche désespérément un porte-avions. Des études avaient été conduites à Vichy durant la guerre (projet PA5B de porte-avions moyen, projet PA1 P2C de porte-avions lourd de 47 000 tonnes) mais les conditions industrielles et financières rendent pratiquement impossible la construction d’un porte-avions neuf : en désespoir de cause, le Conseil Supérieur étudie des solutions de rechange qui doivent toutes être abandon­nées : la transformation du Commandant Teste en porte-avions d’escorte n’est évoquée en octobre 1945 que pour être abandonnée en février suivant, la remise en état du Béarn n’est pas une solution, la transformation du cuirassé inachevé Jean Bart en porte-avions coûterait presque aussi cher qu’un porte-avions neuf (4 milliards contre 5) et est vite écartée [2]. Pourtant, il faut que la Ma­rine ait un porte-avions si elle veut retrouver son rang, et la France avec elle : la délégation française à l’ONU ne parle-t-elle pas en 1946 d’une « contribution navale de l’ordre de six porte-avions, trois cuirassés, douze croiseurs et quarante destroyers 113 » [3] ? Le 12 octobre 1945, le Conseil Supérieur émet l’avis de mettre en chantier deux porte-avions légers, mais l’ampleur des destructions et le délabrement des finances rappellent très vite le commandement à la réalité : en février 1946, les coupes budgétai­res entraînent l’arrêt presque complet des constructions. Il faut donc se tourner une fois de plus vers les Alliés. Les Anglais cèdent en 1945 le porte-avions d’escorte CVE Biter (ancien cargo trans­formé) qui devient le Dixmude (une douzaine d’avions), qui rendra des services en Indochine en tant que transport d’avions et de ma­tériel, puis en 1946 le Colossus qui deviendra l’Arromanches (prêté pour cinq ans puis vendu) et qui sera lui aussi engagé en Indo­chine où il fera plusieurs campagnes : une trop courte pour être rentable (six semaines d’opération) à la fin de 1948, une deuxième d’août 1951 à mai 1952, une troisième d’avril 1952 à février 1953, une quatrième et dernière de septembre 1953 à juillet 1954. Ses flottilles appuient les opérations dans le nord Tonkin et le centre Annam, et participent à la bataille de Dien Bien Phu.

Mais l’Arromanches ne suffit pas à la tâche, d’autant que la Marine doit songer à ses missions dans le cadre de l’OTAN : elle doit fournir des groupes de lutte anti-sous-marine dans l’Atlantique. C’est à ce titre que les États-unis cèdent le 16 octobre 1950 un porte-avions léger de 11 000 tonnes, le CVL27 Langley (ex Crown Point, ex Fargo) rebaptisé La Fayette. Bien que destiné à la métropole, il fera lui aussi un séjour en Indochine d’avril à juin 1953. Les Américains élèvent d’autant moins d’objections qu’ils sont revenus de leur hostilité initiale à la présence française en Extrême-Orient et c’est au titre de l’assistance au corps expédi­tionnaire (qui ne mène plus une guerre coloniale, mais lutte contre le communisme) qu’ils prêtent le 5 septembre 1953 un autre porte-avions léger du même type, le CVL24 Belleau Wood, rebaptisé Bois Belleau, aussitôt expédié en Indochine après armement. Il cou­vrira l’évacuation jusqu’en juillet 1955. Théoriquement prêté jusqu’à la fin de la guerre, et au plus pour une durée de cinq ans, le Bois Belleau ne sera en fait restitué qu’en septembre 1960, peu avant l’admission au service actif du Clemenceau. Le La Fayette participe avec l’Arromanches à l’expédition de Suez en 1956, puis à l’évacuation du personnel d’Algérie en 1962. Il sera restitué aux États-unis en mars 1963 à la veille de l’admission au service actif du Foch. La reconstruction a permis à la France de se doter de bâtiments neufs



Le BOIS BELLEAU

[2] Note sur l’activité du Conseil Supérieur de la Marine au cours des années 1945-1946, 22 janvier 1947, SHM.

[3] Philippe Masson, "La Marine française en 1946", Revue d’histoire de la deuxième guerre mondiale, avril 1978, n°110, p.86.

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